On ne trouve que rarement la trace écrite d’un riad transmis intact au sein d’une même famille sur cinq générations ou plus. Pourtant, la législation marocaine encadre depuis 1915 la division des propriétés traditionnelles dans la médina. Malgré ces cadres rigides, certaines lignées ont maintenu leur maison, souvent au prix de longues tractations et d’accords subtils entre héritiers.
Cette continuité tranche avec la dynamique actuelle de rachats par des investisseurs venus d’ailleurs, qui convertissent ces lieux de vie en hébergements pour voyageurs. Cette transition interroge : que reste-t-il des usages, des savoir-faire, des liens tissés au fil du temps dans ces demeures ?
Les riads marocains, bien plus que de simples demeures
Le cœur battant de la medina, c’est peut-être ce riad dissimulé derrière d’épais murs, loin du tumulte des rues. Ces maisons traditionnelles, toujours centrées autour d’un patio, incarnent une architecture taillée pour résister aux étés brûlants de Marrakech et préserver la tranquillité familiale.
Pour y accéder, il faut s’aventurer dans un derb étroit, zigzaguer entre les murs, jusqu’à ce que soudain, tout s’ouvre sur un îlot de fraîcheur. Le contraste est frappant : à l’intérieur, l’intimité règne, protégée du monde extérieur. La distribution des pièces autour du jardin, la fontaine murmurante, l’ombre des orangers ou lauriers-roses : chaque élément répond à une logique héritée, adaptée à la fois au climat, à la vie sociale et à une forme de spiritualité discrète.
La medina de Marrakech, classée au patrimoine mondial, abrite ces riads qui résistent à la standardisation du bâti urbain. Ils racontent l’histoire des notables, artisans et familles élargies qui s’y sont succédé. Véritables piliers de l’habitat traditionnel marocain, ces maisons restent des témoins vivants du patrimoine culturel et des transformations sociales de la ville.
Qui étaient les premiers habitants des riads à Marrakech ?
Les premiers habitants des riads, au cœur de la medina de Marrakech, appartenaient aux grandes familles locales : bourgeois, notables, commerçants en vue, parfois lettrés. Pour eux, vivre dans un riad, c’était affirmer leur ancrage et perpétuer une histoire familiale. La cohabitation dans la médina s’organisait autour d’un équilibre entre familles, voisins et artisans, chacun occupant une place précise dans la vie du quartier.
Le patio structuraient les journées : les femmes tenaient la maison et transmettaient les rituels, les hommes géraient commerces et affaires publiques, tissant des liens dans toute la ville. Les enfants, eux, grandissaient dans ce huis clos, héritant des traditions et du souvenir des anciens.
Voici les principaux acteurs de cette vie collective :
- Familles marrakchies : garantes de la mémoire et des coutumes transmises de génération en génération.
- Artisans et domestiques : essentiels à l’entretien du riad et au bon déroulement de la vie quotidienne.
- Voisins : figures majeures de la cohabitation, entre entraide, rivalités et rumeurs, souvent évoquées dans les récits populaires.
La vie dans la medina s’appuyait sur des échanges constants, des alliances parfois subtiles et, bien sûr, ce jeu d’observations et de commentaires qui faisait le sel du voisinage. Ce tissu humain dense a façonné l’esprit des riads, et continue d’alimenter l’imaginaire collectif de Marrakech.
L’évolution des riads face à l’essor du tourisme
Depuis une vingtaine d’années, le riad traditionnel de la medina de Marrakech a radicalement changé de visage. L’inscription de la vieille ville au patrimoine mondial de l’UNESCO a attiré une vague d’investisseurs étrangers dans les quartiers de la médina. Les prix de l’immobilier rénové ont grimpé en flèche, transformant les maisons traditionnelles marocaines en produits très recherchés par une clientèle désireuse d’authenticité.
Ce mouvement a entraîné une gentrification rapide. Les maisons d’hôtes et musées privés comme le musée Dar Si Saïd ou le musée Dar El Bacha se sont multipliés, portés par des entrepreneurs rivalisant de créativité. Peu à peu, les zones touristiques ont grignoté sur les anciens quartiers résidentiels, bouleversant la sociologie du centre-ville.
Trois types d’habitants se partagent désormais ces espaces transformés :
- Touristes venus d’horizons variés, attirés par le charme et l’exotisme du lieu.
- Résidents historiques parfois repoussés vers les marges de leur quartier, cherchant à préserver leur mode de vie.
- Tensions patrimoniales et conflits sociaux entre nouveaux arrivants et familles anciennes.
La mise en tourisme du bâti n’a pas seulement modifié les façades : elle a bouleversé les usages, transformé les relations et fait évoluer le visage même de la médina. Marrakech devient une vitrine où tradition et adaptation se confrontent au rythme du marché mondial.
Entre préservation, réglementations et nouveaux défis pour les résidents
Ces dernières années, la préservation du patrimoine local dans la medina de Marrakech est devenue un enjeu partagé. L’état marocain et diverses associations de sauvegarde du patrimoine multiplient les actions pour protéger l’habitat traditionnel marocain. L’adoption de la loi 61-00 en 2003 impose des règles strictes pour la rénovation des maisons traditionnelles marocaines et encadre la transformation des riads en maisons d’hôtes. Le but affiché : préserver l’intégrité du patrimoine culturel tout en permettant l’activité économique.
La réalité, sur le terrain, est faite de contrastes. Les habitants de la médina, parfois installés là depuis plusieurs générations, voient leur vie bouleversée. La gentrification et la montée des prix entraînent des départs, de gré ou de force. Certains ressentent un décalage, une impression d’être mis à l’écart dans leur propre quartier. D’autres dénoncent l’intrusion et la perte de repères induites par le tourisme de masse.
Pour maintenir un équilibre, la question de la cohabitation dans la médina devient centrale. Le programme Rehabimed tente d’impliquer les habitants dans les projets de restauration et encourage la gestion partagée des espaces communs. Mais la tension demeure : entre la volonté de transmettre le patrimoine domestique et les exigences économiques, l’équilibre reste précaire.
Le destin des riads, entre les mains de leurs habitants d’hier et de demain, reste suspendu à cette fragile alliance entre mémoire, adaptation et désir de ne pas céder au simple décor. La médina de Marrakech, elle, poursuit sa transformation, oscillant entre passé transmis et avenir réinventé.


